Chantelle

 

Chantelle-la-Vieille/Cantilia, Monestier (03)

Besson Jérôme

 

 

CONNAISSANCE DU SITE

 

Le site de Cantilia est localisé au lieu-dit Chantelle-la-Vieille, sur la commune de Monestier, au sud du département de l’Allier. L’agglomération antique semble s’étendre à proximité d’un affluent de la Sioule, la Bouble. Cette rivière prend sa source dans le Puy-de-Dôme, à l’ouest du massif des Colettes et contourne ce dernier suivant de profonds ravins. La rivière débouche dans une petite plaine au niveau du lieu-dit l’Hermitage sur la commune de Monestier. Ce bassin marque en quelques sortes la transition entre les Combrailles, les Limagnes bourbonnaises et le Bocage.

 

 carte-chant.jpg

Carte de localisation du site de Cantilia (Chantelle-la-Vieille).

 

Deux sources anciennes mentionnent l’existence de l’agglomération de Chantelle-la-Vieille. En effet, une lettre de Sidoine Apollinaire adressée à Vectius, datée de 470-471, évoque l’église de Cantilia : « J’ai visité tout dernièrement l’église de Chantelle à la prière du sénateur Germanicus » (Sidoine Apollinaire, Lettres, livre IV, XIII)[1].

La seconde référence à l’agglomération antique de Chantelle-la-Vieille provient de la Table de Peutinger. Cantilia est mentionnée comme un lieu situé sur le passage de la voie antique reliant Augustonemetum à Limonum (Clermont-Ferrand à Poitiers).

À en croire F. Pérot, Chantelle serait attestée sur une monnaie du IVème siècle sous la forme de CANTILIACO VICO (Pérot 1889b : 197). Mais J. Corrocher insiste sur « l’extrême prudence » qu’il convient d’avoir à l’égard de cette hypothèse (Corrocher 1986a : 46).

carte-peutin.jpgExtrait de la Table de Peutinger.

Historique des recherches

  • Historique des recherches sur le site de Cantilia (Chantelle-la-Vieille)

Les premières découvertes effectuées à Chantelle-la-Vieille sont connues par les écrits de l’Abbé Boudant (Boudant 1862). Cet érudit, passionné d’histoire et d’archéologie, occupait les fonctions de curé de la paroisse de Chantelle. Il est le premier à faire état de découvertes archéologiques dans les environs de Chantelle.

Les travaux les plus sérieux, s’appuyant sur des découvertes archéologiques concrètes, sont sans nul doute les recherches de H. Delaume (Delaume 1973 ; Delaume 1983 ; Delaume 1984). Après plus de dix ans de prospections, guidé par les agriculteurs locaux, il réussit à identifier l’emplacement de Cantilia près de l’actuel village de Chantelle-la-Vieille.

L. Fanaud est également l’un des premiers à apporter des preuves de l’existence de cette agglomération. Selon lui, « les innombrables vestiges gallo-romains, les restes de voies, découverts à Chantelle-la-Vieille, prouvent que cette bourgade était un nœud routier très important et qu’elle est bien la Cantilia » (Fanaud 1960 : 135).

Plus tard, alors que les travaux de H. Delaume, repris par D. Lallemand ont permis de cerner les limites de l’habitat groupé, et d’identifier une nécropole, l’analyse des collections de mobilier issues de Chantelle-la-Vieille révèle la présence d’habitats datés de La Tène D (Lallemand 2004 : 58). Situés sur un lieu stratégique, à proximité d’un des rares gués de la Bouble, les Bituriges donnaient probablement réponse aux Arvernes de l’oppidum de Bègues, à environ 13 km.

Les opérations archéologiques menées à Cantilia sont rares. La seule intervention récente est l’œuvre de D. Lallemand, qui effectue deux sondages exploratoires pour tenter d’appréhender les niveaux anciens de cette bourgade, en 2003. Ces opérations furent assez décevantes, puisque seul un sondage s’est révélé être positif, avec un simple niveau d’épandage contenant du matériel céramique antique.

 

 carte.jpg

Schéma de l’occupation du sol du site de Cantilia à l’époque antique (DAO : J. Besson)

 

  • Historique des recherches sur le site concerné par l’opération archéologique

Suite à des travaux liés à une prospection thématique menée en 2007 et 2008 sur les agglomérations secondaires antiques du département de l’Allier (Besson 2008), des vestiges ont été observés sur le site « 9, rue du Vieux Bourg », à Chantelle-la-Vieille sur la commune de Monestier.

 Une visite sur le terrain avec H. Delaume nous a permis de remarquer la présence de vestiges, visibles dans un talus situé à l’arrière d’une maison d’habitation. Il semblerait qu’une partie de la terrasse de la Bouble ait été reculée pour la construction de cette maison. Ces travaux, qui doivent dater au minimum du début du siècle dernier, ont alors probablement détruit une partie du site. Par la suite, après le changement de propriétaire en 2003, le talus surplombant la face nord de la maison a été repoussé de quelques mètres pour assainir les murs nord-est de la maison. Le site a, là encore, subit quelques dommages.

Ainsi, différentes strates contenant du mobilier archéologique ont été observées. La découverte de ces vestiges – datés de l’époque antique – a engendré la naissance d’une problématique axée sur l’identification et la datation de ces structures.

Pour ce faire, une campagne de sondages a été menée durant 5 semaines lors de l’été 2009. Les résultats ont été au-dessus de toute attente avec la mise au jour de substructions gallo-romaines dans un état de conservation remarquable. Le mobilier collecté a également permis l’identification d’une phase d’occupation très longue s’étendant de la période augustéenne au haut Moyen-Age, soit sur une durée d’environ 800 ans.

plan.jpg

Plan des vestiges découverts en 2009 dans le sondage 1.

RESULTATS DES TROIS CAMPAGNES DE FOUILLES 2010-2011-2012

 

Afin d’aborder dans les meilleures conditions ces différents vestiges, une opération de plus grande ampleur a alors vu le jour depuis 2010, pour aboutir aujourd’hui à plus de 5 mois cumulés de fouille.

 

Des niveaux tardo-antiques et alto-médiévaux (IIIème – VIIIème siècle ap. J.-C.) :

 

L’un des objectifs était de caractériser un niveau de sol, déjà repéré en 2009, constitué de galets et de fragments de terre cuite architecturale. D’une surface pouvant être estimée à 65 m², le radier jouait le rôle d’espace de circulation au sein d’un probable bâtiment sur poteaux de bois. Plusieurs trous de poteaux ont été mis au jour, mais leur position stratigraphique ne permet pas de tous les mettre en relation. Ces structures témoignent néanmoins d’aménagements successifs de bâtiments sur bois durant le haut Moyen-Âge. L’étude du mobilier céramique a, en effet, confirmé une fourchette chronologique située entre le VIIème et le début du VIIIème siècle ap. J.-C. Des trous de poteaux et fosses confirment la présence d’une occupation structurée. Un empierrement semi-circulaire pourrait également appartenir à un foyer domestique. Si le rôle exact de ces installations n’a pas été clairement défini, la fouille de ces niveaux a engendré une collecte importante de mobilier céramique, fournissant de nouveaux ensembles de référence pour cette période.

Constituant une importante partie du travail effectué en 2010, d’épais remblais ont été mis au jour. Le matériel abondant au sein de matrices limono-sableuses a permis de dater ces niveaux de l’Antiquité tardive et du haut Moyen-Age. Les études du mobilier céramique et des fragments de verre ont montré qu’il existait une importante politique commerciale à l’époque tardo-antique sur le site de Cantilia. En effet, si l’étude céramologique a mis en évidence un nombre non négligeable de céramiques d’importations provenant de l’ouest et du nord de la Gaule romaine, l’étude du verre a également confirmé cette impression, notamment par le nombre important de gobelets et bols à boire. Ces derniers éléments témoignent d’une consommation importante. En gardant à l’esprit que ce mobilier tardo-antique est issu d’épais niveaux de remblais, nous ne pouvons conclure au rôle du site à cette époque. En revanche, cela nous renseigne sur le rôle et les échanges qui pouvaient avoir lieu dans les environs proches du site, ou plus généralement au sein de l’agglomération de Cantilia. Ces indicateurs qui tendent à nous faire imaginer un lieu fréquenté, avec des témoins d’échanges commerciaux et de consommation de boisson, dépeignent le paysage d’un relais ou d’une station routière. Au vu du contexte historique et de la position géographique de l’agglomération au sein d’un réseau routier principal, il n’est pas étonnant de rencontrer de tels marqueurs. En revanche, cela permet d’appréhender une certaine influence économique tournée vers les régions occidentales et septentrionales.

Les données acquises en 2011 nous renseignent sur la fonction de ces remblais. Ils apparaissent en effet comme des niveaux de sol sommaires, aménagés à l’aide de quelques galets de rivière et/ou de fragments de tegulae. Ces niveaux que nous avions eu peine à caractériser en 2010 s’avèrent donc être une réelle succession de niveaux de sol et de remblais. Cela indique une occupation longue et continue de ce secteur de l’agglomération antique de Cantilia.

 photo-chant.jpg

Vue générale de l’emprise du chantier de fouille (© S. Quattrocchi, Balloïde-Photo 2011)

 

L’occupation du Haut-Empire (Ier-IIIème siècle ap. J.-C.) :

 Une quantité très importante de mobilier céramique daté du Haut-Empire est présente dans tous les niveaux rencontrés sur le site de Chantelle-la-Vieille. Ces éléments témoignent sans conteste de l’importance de l’occupation gallo-romaine sur les lieux. Cette phase est caractérisée par l’installation de quatre murs. Un dépôt funéraire installé au pied de l’un d’entre eux, renvoie à l’époque flavienne (fin Ier – début du IIème siècle ap. J.-C.). Ce dépôt de céramique installé en offrande d’une sépulture de nourrisson indique que le mur en question a été construit avant le milieu du IIème siècle.

Les trois autres murs sont probablement construits peu ou prou à la même période. En revanche, certains font l’objet de nombreuses réfections. Ces différentes reprises du bâti ne prônent pas en faveur de l’identification d’un bâtiment, comme nous le pensions initialement. Les rehaussements des maçonneries ne semblent effectivement pas indiquer la présence d’élévations. Les murs pourraient donc être des murets délimitant des espaces extérieurs situés à proximité d’habitats antiques.

     En 2011, la découverte d’une vaste fosse quadrangulaire semble confirmer la proximité d’habitations. Des parois très verticales et la probable présence d’un cuvelage nous amènent à penser qu’il s’agit d’une cave ou d’un bâtiment semi-excavé. Son comblement a révélé de nombreux éléments d’architecture tels que des tuiles romaines, des fragments de torchis et d’adobe, des nodules de mortier et des blocs. Quelques fragments de bois sont également carbonisés. En 2012, la poursuite de la fouille de ces niveaux a mis en lumière un niveau de sol en mortier effondré à l’intérieur de la cave. Les nombreux fragments d’enduits peints présentant des traces de combustion et un niveau de charbons, vestige d’un plancher en bois, témoignent de l’incendie de cette pièce semi-excavée. Ces éléments démontrent la présence d’un système de deux pièces semi-enterrées (dont une est quasi entièrement détruite), probablement situé à l’intérieur d’une habitation antique. Le soin apporté à la construction de la cave (muret parementé, sol de béton de bonne épaisseur, enduit peint, blocs taillés, nombreuses appliques métalliques décoratives…) laisse présager de l’importance de la construction qui la surmontait. 

cave.jpg Vue de la pièce semi-excavée fouillée en 2012 (S. Chabert, 2012)

            Enfin, un lambeau de sol en béton a été identifié en bordure occidentale de l’emprise du chantier. Deux fossés peu profonds matérialisent les tranchées de récupération des murs. Ces vestiges sont le témoin de la présence d’un bâtiment en dur. Aujourd’hui, nos différentes observations nous permettent d’esquisser le visage de ce quartier antique de Cantilia. La voie antique de Clermont à Bourges devait être bordée au nord par des habitations maçonnées. A l’arrière de celle-ci se développaient des espaces ouverts délimités par des murets. S’agissait-il simplement de cours, de zones de stockage ou d’espaces de circulation ?

Un four à chaux précoce :

La première phase d’occupation du site concerne le début du Ier siècle de notre ère. La plus ancienne structure retrouvée sur le site est un four à chaux. Dans un état de conservation exceptionnel, cette structure peut être datée au plus tard des deux premières décennies du Ier siècle ap. J.-C.

La majeure partie de son comblement renvoie à la période tibéro-claudienne (15 - 50 ap. J.-C.). Ces niveaux de dépotoirs scellent un dépôt funéraire atypique, qui constitue une découverte majeure.

En effet, après abandon du four, deux individus humains ont été inhumés au sein de la structure. Ces défunts ont été soigneusement déposés, comme en témoigne une mise en scène associant des restes animaux (un cheval et plusieurs chiens). Cette association homme/cheval/chien reste relativement méconnue pour la période romaine. Les recherches initiées par des spécialistes en anthropologie et archéozoologie doivent donc être poursuivies afin d’appréhender cette pratique funéraire singulière.

  individu.jpgVue du premier individu fouillé en 2011, au sein du dépôt funéraire présent dans le four (J. Besson, 2011)

four.jpg Fouille des restes d’une carcasse d’équidé présente au fond du four (J. Besson, 2011).

Les vestiges mêmes du four à chaux constitue également une découverte exceptionnelle, notamment de par sa précocité. Construit à l’époque augustéenne (-25 – 15 ap. J.-C.), cette structure témoigne d’une utilisation précoce de la chaux dans les constructions de l’agglomération antique de Cantilia. Cette structure est à mettre en relation avec un second four à chaux découvert en 2005, à Varennes-sur-Allier (Lallemand 2005). Ces deux vestiges sont les uniques exemplaires de fours à chaux augustéens, construits en argile, découverts en Gaule (hors Gaule narbonnaise).

 Deux autres fours ont été dégagés en 2012, la poursuite des études en 2013 devrait nous permettre de proposer des datations quant à l’utilisation de ces structures artisanales.

indi.jpg Vue du second individu, disposé contre la paroi du four (J. Debard, 2012)

four2.jpg Vue du four à chaux, en fin de fouille (S. Chabert, 2012)

four3.jpg Four de potier découvert lors de la campagne 2012 (S. Chabert, 2012)


BIBLIOGRAPHIE

 

Besson 2012 : Besson (J.), avec la collaboration de S. Chabert, J. Debard, A. Ducreux, S. Goudemez, A. Merlet, Monestier (03), Chantelle-la-Vieille, 9 rue du Vieux Bourg, Rapport de fouille archéologique programmée (campagne 2011), DRAC, SRA Auvergne, 2012, 1 volume. 

Besson 2011 : Besson (J.), avec la collaboration de S. Chabert, M. Dacko, A. Ducreux, S. Goudemez, L. Pruneyrolles, A. Sérange et J. Viriot, Monestier (03), Chantelle-la-Vieille, 9 rue du Vieux Bourg, Rapport de fouille archéologique programmée (campagne 2010), DRAC, SRA Auvergne, 2011, 2 volumes. 

Besson 2009 : Besson (J.), avec la collaboration de Chabert (S.) et Ducreux (A.) – Monestier (03), Chantelle-la-Vieille, 9 rue du Vieux Bourg, Rapport de sondages archéologiques, DRAC, SRA Auvergne, 2009, ill.

Besson 2008 : Besson (J.) – Les agglomérations secondaires à l’époque romaine dans le département de l’Allier, Rapport de prospection thématique, DRAC, SRA Auvergne, 2008, ill., 62 p. et fiches de site.

Boudant 1862 : Boudant (M. l’Abbé) – Histoire de Chantelle, Monographies des Villes et Villages de France, Paris, Le Livre d’Histoire, 1862, nouv. éd. en 2004, 262 p.

Corrocher 1986 : Corrocher (J.) – Contribution à l’étude du peuplement du Bourbonnais à l’époque romaine, Bulletin de la Société d’Émulation du Bourbonnais, 63, 1986, ill., p. 41-80.

Delaume 1973 : Delaume (H.) – Monestier et Chantelle-la-Vieille, 1973, p. 49-51.

Delaume 1983 : Delaume (H.) – Monestier et Chantelle-la-Vieille à l’époque gallo-romaine, Le Pays Gannatois, 62, 1983, p. 8-12.

Delaume 1984a : Delaume (H.) – Monestier et Chantelle-la-Vieille à l’époque gallo-romaine, Le Pays Gannatois, 63, 1984, p. 7-12.

Delaume 1984b : Delaume (H.) – Monestier et Chantelle-la-Vieille à l’époque gallo-romaine, Le Pays Gannatois, 64, 1984, p. 2-6.

Fanaud 1960 : Fanaud (L.) – Voies romaines et vieux chemins en Bourbonnais, Moulins, 1960, p. 134-137, 232-234 et 296-298.

Lallemand 2004 : Lallemand (D.) – Recherches sur les sites de l’âge du Fer dans le département de l’Allier, Rapport de Prospection Thématique 2003, Clermont-Ferrand, 2004, SRA Auvergne, p. 58.

Lallemand 2005 : Lallemand (D.) – Varennes-sur-Allier (Allier), Rue du 4 septembre, rue Gambetta, Rapport de sondage archéologique, INRAP, Clermont-Ferrand, 2005, SRA Auvergne, np.

Pérot 1889 : Pérot (F.) – Les monétaires mérovingiens restitués au Bourbonnais, Annales Bourbonnaises, III, 1889, p. 197.

Sidoine Apollinaire, Lettres, Tome II, Livre IV, XIII, Collection des Universités de France, Paris, Les Belles Lettres, 1970. Texte établi et traduit par A. Loyen.

 

 

 

 



[1] « Nuper rogatu Germanici spectabilis uiri Cantillensem ecclesiam inspexi » (Sidoine Apollinaire, Lettres, livre IV, XIII, Traduction A. Loyen).

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site